culture

France-Afrique : Le Discours de Dakar face à l’histoire


Lundi au Grand Journal de Canal+, Henri Guaino a été interpelé par Harry Roselmack autour du discours de Dakar.  Au delà des petites phrases qui sont restées en mémoire, comment relire maintenant ce discours de début de mandat du président Sarkozy?

Le texte complet du discours est présent ici.

Comme tout texte, il y a différente manière de lire ce discours. Il faut se souvenir qu’il a été lu devant des jeunes d’une université et donc s’adresse, normalement, à la jeunesse sénégalaise, voire africaine, comme le souligne le préambule « Je veux, ce soir, m’adresser à tous les Africains ». Mais il y a le contexte avec un président Sarkozy stigmatisant l’immigration, et l’héritage de la françafrique de l’ère Chirac (On verra avec Bolloré, Borgi que rien n’a vraiment changé). L’objectif clairement affiché est donc de marquer une rupture dans la politique africaine de la France mais aussi de parler d’avenir à des jeunes qui peuvent être attirés par l’expatriation vers la France, et aussi de changer l’image de Nicolas Sarkozy.

Tout le préambule est consacré à ce dernier objectif. Ensuite le discours part sur la notion de fraternité et de combat, de souffrance et de pleurs. En s’adressant aux jeunes, le président prend involontairement la position du professeur ou du père qui explique à l’élève ou au fils. C’est souvent l’écueil du politique qui s’adresse à la jeunesse et ce discours n’y coupe pas. Vient alors le paragraphe sur l’esclavagisme et la traite négrière et la volonté affichée de se racheter face à ce crime. Il cite des phrases d’Aimé Césaire sans le nommer et s’empêtre un peu dans cette vision de l’homme noir. Car il ne suffit pas de citer un poète, il faut aussi le comprendre. En collant la phrase « cette souffrance de l’Homme noir, c’est la souffrance de tous les Hommes », le discours veut parler d’égalité mais avec une grande maladresse. Car qui peut croire à cette phrase dans la bouche de Sarkozy à ce moment?

Le président poursuit avec un « Je suis venu vous dire que votre déchirure et votre souffrance sont les nôtres et sont donc les miennes » qui est du même tonneau. Et il introduit la prochaine notion avec « Je suis venu, jeunes d’Afrique, regarder en face avec vous notre histoire commune ». S’agit il alors de passé ou d’avenir? Du passé si l’on en juge par les temps des verbes et cette accusation de l’homme blanc colonisateur et évangéliste. Et l’on reparle de la régression de l’homme africain dans cette période, jusqu’à ce qu’il redevienne enfant :  » le colonisé avait fini par ne plus avoir confiance en lui, par ne plus savoir qui il était ». Vient le paragraphe le plus criticable, concernant les bienfaits de la colonisation. Car si le colonisateur a « construit des ponts, des routes, des hôpitaux, des dispensaires, des écoles (…) a rendu fécondes des terres vierges », c’est surtout pour son propre usage ou celui d’une main d’oeuvre corvéable pour mieux exploiter l’Afrique. On citera encore « Elle n’est pas responsable des dictateurs. », en parlant de la colonisation, oubliant qu’ils ont été formés par les colonisateurs et placés à la tête d’état par ces même anciens colonisateurs à travers des luttes d’influence. C’est le premier divorce qui s’opère avec l’histoire dans le discours.

Le président Sarkozy parle alors de pureté! Oui, pureté comme s’il s’agissait de pangermanisme et non de panafricanisme. Et le discours s’enfonce dans les lieux communs sur l’africain, « en puisant dans les contes, dans les proverbes, dans les mythologies, dans les rites, dans ces formes qui, depuis l’aube des temps, se transmettent et s’enrichissent de génération en génération ». Nous ne sommes pas loin du mythe du bon sauvage cher au siècle des lumières.

En disant que « Je ne suis pas venu, jeunes d’Afrique, vous donner des leçons, je ne suis pas venu vous faire la morale », c’est que l’auteur a peur justement que son discours passe pour cela….parce que c’est une morale. Inopportunément, l’auteur glisse sa formule « Le drame de l’Afrique, c’est que l’Homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire ». Cette phrase a à la fois du sens du point de vue occidental en déplorant que l’histoire de l’Afrique soit méconnue mais ne prend pas du tout en compte la vision africaine de l’histoire. Elle montre la vision de l’homme blanc de l’histoire, qui prédomine toujours alors que justement l’histoire africaine est aussi riche d’enseignements. En se raccrochant à cela pour parler de l’avenir, le discours perd totalement de sa force malgré le coté enflammé des phrases de conclusions.

A la lumière des années qui ont passé depuis ce discours, on ne peut, hélas que confirmer cette sensation d’ignorance du passé de l’Afrique et de ses particularité. Ainsi, on parle toujours du monde arabe dans son ensemble sans aborder les spécificités de chaque pays, chose que personne ne fait avec les pays européens. Ainsi on a hésité lors du printemps arabe, on a sombré dans l’interventionnisme en Cote d’Ivoire sans assurer réellement l’avenir du pays, mais juste pour continuer à l’exploiter.

Le discours de Dakar a certainement été pensé comme positif par son auteur mais échoue de par le poids de la vision d’une Afrique du passé qui perdure dans les esprits, aussi brillants soient-ils. Ce n’est pas aux jeunes africains que s’adressait ce discours, mais à des européens, en réalité, qui devrait s’interroger sur leur vision de l’Afrique. Henri Guaino ne l’a pas encore compris, mais Harry Roselmack non plus en citant Hegel, comme d’autres critiques avant lui, sans se dire qu’en Afrique comme en France, Hegel n’est pas connu de monsieur tout le monde.

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