France : Toulouse, Debriefing d’une opération


Alors que Mohamed Merah vient d’être mis hors d’état de nuire, nous pouvons analyser l’ensemble d’une opération qui a été plus médiatique et politique que réellement sécuritaire. Alors qu’elle risque de profiter à la stratégie de la peur promue par l’UMP et le FN, elle devrait plutôt montrer les carences dans le domaine de la sécurité et nos travers.

La trève, vraiment ? Après le drame de l’école juive, plusieurs candidats ont proclamé la trêve pour la campagne. Au premier rang, nous avions Nicolas Sarkozy mais au contraire de ses rivaux, il peut profiter de la position de chef d’état pour conforter son choix de « président protecteur ». Déjà par le passé, la « stratégie de la peur » a profité, comme elle profite souvent aux régimes liberticides, tel celui de Georges Bush après le 11 Septembre. Avant de connaître l’identité du tueur, les regards se sont tournés vers le FN et François Bayrou a dénoncé le climat qui avait amené à une telle situation. Si les faits semblent lui donner tort, nous allons voir que sur le fond, ses paroles conservent leur valeur. Mais la trève n’a pas tenu plus de quelques heures, François Hollande, Marine Le Pen et les autres s’engouffrant dans le sillage du président pour ne pas lui laisser le champ libre dans la récupération de l’évènement. Le paroxysme est leur présence lors de la cérémonie à Montauban, à l’exception des candidats de l’extrème gauche et du front de gauche. Le discours de Nicolas Sarkozy, avec des images plus que morbides pour renforcer le « Story Telling » était plus que déplacé pour les victimes mais permettait d’installer sa stratégie. La présence des autres candidats en devenait ainsi un piège aussi habile que honteux.

Le journalisme en question : Les chaînes d’information continue ont fait du non-stop devant les rues se situant autour du refuge du tueur. Sans aucun élément probant, elles ont donné des informations des plus fantaisistes sur la situation : tueur abattu, vivant, ex prisonnier ou non, membre d’un réseau, menaçant de faire sauter tout, …. la liste est longue comme les heures de direct. Les détails sont étranges pour des personnes situées à plus de 200 m de l’action, comme ces 300 douilles tirées, sachant qu’un chargeur d’arme automatique en contient souvent moins de 50…. Ajoutons à cela des néologismes et des recyclages de vieux reportages inapropriés et nous pouvons nous poser la question du devenir du journalisme qui devient plus un voyeurisme dans de telles circonstances et même une course au spectacle. La France découvre cela maintenant avec ses chaines d’info qui sont récentes mais c’est déjà le cas dans d’autres pays.

Les éditorialistes et « experts » se déchainent :  Pour meubler les nombreuses heures de direct, les chaînes font appel à tout ce que la France compte d’éditorialistes et d’experts souvent autoproclamés. Et c’est la surenchère dans la dénonciation de tous les coupables possibles. Le sinistre Rioufol du Figaro détient la palme de l’incitation à la haine dans un éditorial que nous ne mettrons pas en lien. Le débat sur la peine de mort refait son apparition même dans des magazines comme Marie-Claire dont la dérive extrème-droitière (oui, nous aussi, nous pouvons pratiquer le néologisme) est maintenant monnaie courante. Des nouveaux termes sont inventés comme « le français d’origine musulmane », la musulmanie étant encore à situer sur une carte par ces fameux experts. Le terme « d’origine » (repris ici dans un précédent article pour en montrer l’ignominie) est à géométrie plus que variable. Mais c’est aussi la blogosphère qui a à s’interroger sur cela en évitant de réagir aussi vite que ces même « journalistes » qui ne se basent que sur des rumeurs. Certains s’offusquaient de ce refus de la course à la réponse de notre part. Aujourd’hui, il faudra s’interroger sur le sujet.

Des rumeurs, il en est question pour la surveillance de la DCRI (les anciens RG) exercée sur cet individu qui a quand même pu acheter des armes de guerre et commettre plusieurs meurtres. Les enquêtes diront toute la vérité sur les différentes décisions ayant amené à cette situation.  Si demain le fichage s’intensifie, on peut s’interroger alors sur son utilité et son efficacité. Il faudra également s’interroger sur les 10 jours pour identifier 500 adresse IP ce qui fait intervenir justice, police et renseignement. Cette affaire permettra de remettre en cause les restructurations dans la police et le renseignement, les coupes sombres dans les budgets et les effectifs (DCRI : -12% en 2 ans) et les relations inter-services. Il est donc plus que souhaitable qu’une enquête publique mette au grand jour tout cela.

Une intervention mal préparée et un commentaire du minsitre pendant l’opération ? Vue de l’extérieur, l’opération semble précipitée et l’intervention du ministre alors qu’elle n’était pas terminée montre à quel point il s’agissait plus d’une opération visant la communication plus que l’efficacité. Les précédentes affaires de ce type ont montré que les politiques peuvent suspendre, bloquer ou accélérer les actions de ces commandos d’élite sans prendre en compte les avis éclairés des spécialistes de ces équipes. Ce fut le cas pour Ouvéa, pour Human Bomb à Neuilly (avec un certain maire….) ou encore pour la prise d’otage de l’Airbus. Le choix a été fait de faire intervenir le RAID, « équivalent policier » du GIGN, privilégié depuis l’accession de Sarkozy/Guéant au ministère de l’intérieur.

Pourquoi le RAID et pas le GIGN ? Historiquement, le RAID est spécialisé pour les prises d’otages sans connotation terroriste mais s’est doté de cellules spécialisées dans le domaine. Il se retrouve directement en concurrence avec le GIGN de la Gendarmerie Nationale, sous commandement militaire. Même si les hiérarchies ont évoluées, il reste un poids historique et un relationnel qui peut expliquer ce choix. Les deux unités sont compétentes dans le domaine et l’avenir expliquera les attentes et décisions troublantes de cette affaire.

Un fou ou un monstre fabriqué par notre société ? Le coupable a avancé des raisons pour ses gestes qui sont : la loi sur le port du voile, la présence française en Afghanistan, les morts d’enfants palestiniens. Les premiers éléments montrent pourtant qu’il était plus fasciné par la chose militaire, la violence, que par la religion, ne suivant pas spécialement les préceptes des salafistes ( mouvement qui prone un retour aux « sources de l’islam », ce qui est évidemment sujet à interprétation ). Les raisons semblent donc plus des pretextes faciles pour un coup de folie, d’autant plus facile dans une société française qui divise et montre du doigt des communautés ou des catégories d’individus depuis quelques années. Ce mal-être et cette stigmatisation peut toucher les êtres les plus influençables et faibles et les pousser à des actes des plus graves. Aussi lorsqu’un François Bayrou ou un Jean-Luc Melenchon (pour ne citer qu’eux) parlent du danger de la division de la société, nous en avons un exemple des plus clairs. Chacun devra également faire son examen de conscience, même nous, dans les informations et avis que nous diffusons. Mais surtout, ce cas ne devra pas mettre en exergue une religion plus qu’une autre, chose qui déjà a été faite (sans surprise !) par le Front National. Et notre (hum..) président d’embrayer avec un « Toute personne qui consultera de manière habituelle des sites internet qui font l’apologie du terrorisme, ou véhiculant des appels à la haine ou à la violence, sera puni pénalement« , a déclaré Nicolas Sarkozy. A faire froid dans le dos, car…

…La Peur est mauvaise conseillère. A chaud, avec les drames que notre pays a connu, c’est la peur qui prédomine. De tout temps, cette peur a été mauvaise conseillère. La peur de perdre son emploi, la peur de mourir, la peur de voir ses proches disparaître, … Cette peur fait faire des actes irrationnels et nous y cédons chacun dans notre vie en nous demandant après le pourquoi de ces actions. Plus que jamais, la campagne politique ne doit pas basculer dans cette peur. Là encore, politiques, médias, commentateurs doivent garder cela et ne pas propager plus que de raison cette peur. Une peur qui a fait sombrer des pays dans des dictatures, créer les pires lois même dans des démocraties.

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6 réflexions sur “France : Toulouse, Debriefing d’une opération

  1. Joli article et je suis d’accord.
    Et sans excuser quoi que ce soit, de toute façon je suis pas en étant d’analyse à part écrire un billet sur mon blog qui va encore effrayer mes amis.
    On ne peut pas analyser ce fait là comme en temps normal pour la simple raison que nous sommes en période d’éléction
    Déjà que le truc aurait été traité de façon médiocre en temps normal, alors là avec une éléction quasi imminente plus les symboles attaqués…

    bref monde de merde.
    et comme tu aimes des points précis du sujet : je ne sais pas si tu connais média mais je t’encourage à lire le numéro de ce mois ci. édifiant.

  2. Je note ton conseil de lecture mais avec la pile que j’ai déjà à lire et la difficulté à le trouver, cela sera difficile… Et sans surprise, probablement.
    Je te conseilles en retour la lecture du Monde Diplo du mois, ou la vision du film « les nouveaux chiens de garde » que tu n’as pas du traité, il me semble ?

    PS : effrayer tes amis, pourquoi donc ?

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