Egypte, la révolution a-t-elle vécue ?

Avec la reprise en main du pouvoir par l’armée et un bain de sang dont le bilan va de 300 à 2000 morts, l’Egypte pourrait sembler sombrer à nouveau dans une dictature et oublier l’espoir d’une révolution. Ce serait oublier nos propres histoires.

Les pays occidentaux sont assez mal placés pour donner des leçons de révolution, tant la construction de nos démocraties fut houleuse et ensanglantée. Entre 1789 et l’institution d’une véritable république française, combien de massacres eurent lieu en France ? Et cela sans même parler des millions de morts des guerres napoléoniennes. Les états-unis d’Amérique se sont construit par deux guerres civiles consécutives en 1776 et 1861 et plus de 700000 morts. L’Allemagne a connu des périodes sombres entre l’empire et la république fédérale qu’elle est devenue. L’Angleterre a bâti sa monarchie constitutionnelle dans le sang avec une révolution pas si glorieuse que cela. Russie, Chine, Japon, Italie, Espagne n’ont pas fait mieux avec des phases de dictatures et des épurations sanglantes. Mais parfois la transition vers un régime démocratique s’est faite dans la douceur, comme en République Tchèque et sa révolution de velours.

Civil war reenactment at Kennekuk County Park,...
Civil war reenactment (Photo credit: Wikipedia)

L’influence des pays voisins est majeure dans les révolutions et ce sont bien souvent ces éléments qui ont conduit à des conflits meurtriers. En Egypte, il en est de même dans un pays sous influence américaine, saoudienne et qatari et en conflit larvé avec Israël. L’armée défend ses intérêts économiques hérités des régimes de Nasser et Moubarak. Les frères musulmans sont historiquement liés aux régimes saoudiens et qataris qui financent mosquées et écoles coraniques. De chaque coté, les promesses d’un ordre, de stabilité et de richesse retrouvée manipulent une population appauvrie et vivant dans la peur : Peur de représailles, de tortures, comme il y en eut tant durant des décennies. Au milieu de tout cela, une jeunesse diplômée et ouverte au monde tente de sortir le pays de l’ornière dans la modernité. Comme souvent, les révolutions ne sont pas l’objet d’une majorité mais d’une minorité.

En Egypte, c’est bien le cas et les alliances ayant conduit à la chute du régime restent fragiles. Ainsi la communauté chrétienne copte a pu aider les révolutionnaires à faire chuter le régime de Morsi. Des violences et des meurtres ont été commis bien avant l’intervention de l’armée et les pro-morsi ne seraient pas contre se débarrasser de ces 10% de la population. L’emprise des écoles coraniques et du rigorisme est devenu inacceptable pour une jeunesse qui a fait des études à l’étranger et aimerait apporter de la modernité au pays. Une modernité pas toujours bien vue si elle est synonyme de dérives libérales. Mais si demain des élections devaient avoir lieu, aucune majorité progressiste ne se dégagerait face à un parti des Frères musulmans structuré malgré divergences entre modérés et extrémistes. Le pays se trouve pris en otage entre deux forces armées : l’Armée et les pro-morsi, ne laissant aucune place à la modération. Le statu-quo n’était pas tenable entre les exactions des pro-morsi et la violence traditionnelle des anciens sbires du régime Moubarak. Car si des têtes sont tombées, l’ossature de l’ancien régime est restée.

Que peut-il advenir ? L’expérience avortée du régime Morsi ne peut permettre un retour des religieux au pouvoir. Mais l’expérience d’un régime militaire non plus et il semble probable que des combats se déroulent jusqu’à l’épuisement des forces et l’émergence d’une unité des modérés avec un « homme providentiel » que beaucoup ont cru trouvé dans Mohamed El Baradei. Mais sa personnalité et ses liens passés le rendent trouble malgré sa démission récente. En attendant, c’est bien impuissant que nous risquons d’assister à une guerre civile comme en Lybie ou en Syrie, même si la situation est très différente. Est-ce que l’armée a tué la révolution ? Pas définitivement. Et peser dans un sens ou dans l’autre priverait la population de la démocratie tant souhaitée. Mais l’Egypte a-t-elle jamais eu la liberté d’être indépendante après l’ère Nasser ?

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