France : Air France ou le crash de l’information


Les images du directeur des ressources humaines de Air France qui échappe au lynchage ont fait le tour du monde. Mais si l’image marque, l’information prend aussi de drôles de tournures.

Ce que la plupart des téléspectateurs retiendront, c’est que de vilains syndicalistes ont agressé sauvagement un dirigeant de leur entreprise. Tout le contexte de la compagnie aérienne ne transparaît pas dans ces images. Sans excuser l’acte, il peut équilibrer un peu plus la répartition de la violence car juste avant cela, la compagnie vient d’annoncer 2900 suppressions d’emplois après des coupes effectuées l’année précédente. Mais là encore, on parle plus des pilotes de ligne, des personnes à haut salaires et beaucoup moins les personnels navigants et au sol. Ce sont pourtant eux les plus touchés avec respectivement 700 et 1700 suppressions auxquelles s’ajoutent des baisses de salaires dans les années à venir de l’ordre de 3 et 7% successivement. Rappelons que le groupe comprend 45000 personnels au sol pour un effectif de 64000 en fin 2014 avec une baisse qui serait donc de près de 10% en 2 ans en cumulant les deux plans. De 2010 à 2014, il y avait déjà eu baisse de 16% des effectifs et peu d’entreprises ont eu à subir de telles mutations. La violence est aussi là.

Ce plan est l’oeuvre du dirigeant actuel, Alexandre Marie Henry Begoügne de Juniac, un ancien directeur de cabinet de Christine Lagarde, passé par Thomson, Sextant avionique, Thalès. Depuis son accession à ce poste en 2011, la stratégie commerciale d’Air France est peu lisible. Le développement des lignes intérieures et des plateformes de Toulouse et Nice est incohérent par rapport au développement de la concurrence low cost et l’arrivée de nouvelles lignes ferroviaires et routières. La filialisation puis la réintégration des filiales créées a été très coûteuse. La création de Transavia (plus ou moins abandonnée sous la pression des grévistes), division low cost du groupe signifiant aussi délocalisation s’annonce comme une fuite en avant face à une concurrence respectant peu les règles sociales. Mais la dette du groupe diminue pourtant à force de coupes sombres, bien que plombé par les grèves successives. Et la personnalité de ce patron face aux acquis sociaux les plus élémentaires (travail des enfants) n’aide pas à créer le dialogue.

Le cœur du problème d’Air France est en effet la disparition du dialogue entre les composantes de l’entreprise, comme le montre par exemple la vidéo ci dessous, prise pendant les « négociations ». Les stratégies commerciales du groupe ont été déplorables depuis 20 ans, même si globalement la concurrence européenne ne s’en sort pas toujours mieux (voir les grèves chez Lufthansa, le sort de Swissair, les coupes chez British Airways…). Le personnel n’ayant pas une confiance dans les directions successives, souvent contradictoires, il ne peut accepter les sacrifices demandés. Il y a également une politique sociale instaurant la rivalité entre les 3 « castes » qui composent le groupe : Pilotes, Navigants et Personnel au sol, selon le vieil adage « Diviser pour mieux régner ». Enfin, les négociations n’ont pas vraiment eu lieu, tenant plus du diktat et du piège que du dialogue. De Juniac campe sur ses propositions, à savoir la fermeture de lignes aujourd’hui non rentables et le recentrage sur le moyen courrier et la flexibilité des moyens. Cette stratégie ressemble beaucoup à celle employée par la SNCF ces 20 dernières années et dont on connaît le peu de résultat. L’avenir s’annonce pourtant sombre pour le moyen courrier face à un low-cost de plus en plus présent. Le positionnement premium a été peu utilisé du fait de la réputation en chute libre de la compagnie face à des compagnies asiatiques et du golfe plus pertinentes. Et on peut aussi s’inquiéter de la chute de l’investissement et de l’abandon d’avions plus efficients (Boeing 787), là encore ressemblant au manque d’investissement de la SNCF dans le matériel roulant.

Les images ont fait plus de mal à l’image du syndicalisme qu’à celle d’une compagnie déjà en décalage avec son marketing. Avec des grèves périodiques dans le transport aérien, on fait vite l’amalgame et on pense souvent aux seuls pilotes, censés être des privilégiés. S’ils bénéficient de hauts salaires, on sait déjà que le salaire moyen de la profession sera en chute libre dans les années à venir, comme on peut le constater sur le marché intérieur américain. Mais ce sont plus les personnels au sol qui font les frais des coupes sombres et disparitions des plateformes, soit les plus fragiles. Le syndicalisme français est malade à force de divisions et d’une politique de blocage systématique de quelques uns d’entre eux. S’ajoute à cela des scandales financiers, des financements parfois douteux qui imposerait une réforme de fond. Le faible taux de syndicalisation ne permet plus un financement par les cotisations. Il s’explique aussi par un manque de lisibilité de l’action syndicale au quotidien. Quel salarié connaît ce que ses syndicats apportent dans la vie de l’entreprise, apportent dans le soutien juridique, dans les règles de vie, de sécurité… ? On retient plus les rivalités et le jeu de pouvoir entre syndicats que cette somme d’apports masqués dans le quotidien. Mais tout cela arrange bien les gouvernements successifs qui basculent depuis 15 ans plus du coté patronal que dans l’équilibre des forces, utilisant plus le passage en force et le pourrissement que le consensus et la négociation.

L’Affaire Air France montre donc, derrière l’image, trois choses :

  • Il faut savoir aller toujours derrière l’image choc car la violence n’est pas toujours et seulement là.
  • Le transport aérien français n’a aucune stratégie viable, tant au niveau gouvernemental qu’au niveau des entreprises.
  • Le syndicalisme doit savoir évoluer dans son image et dans son financement pour créer l’adhésion, faute de quoi, il mourra.

(voir précédent article sur le sujet : Les enjeux du low cost)

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5 réflexions sur “France : Air France ou le crash de l’information

  1. Oui l’acte est répréhensible mais bon!! pour SKF à Ivry on a bien eu les CRS envoyés par Joxe et c’était plus violent qu’une chemise déchirée. J’en ai gardé quelques souvenirs !!!
    Les médias ne font que tourner en boucle « ces pauvres cadres » avec leur chemise déchirée mais aucun média n’a tourné en boucle la video de cette salariée qui dit « être fière de porter l’uniforme » , crie sa douleur de perdre son travail et interpellent les cadres dirigeants. Tu vas sur FB sur mon compte et tu la verras De toute façon elle tourne en boucle
    Et maintenant La Redoute qui va faire « jouer » les salariés à la roulette pour nommer ceux qui vont travailler jusqu’à 21/22h. Quel média en parle?
    Quant « aux syndicalistes » qui dénoncent c’est facile de dire que « sous couvert de l’anonymat », ils dénoncent des délégués CGTet bien pour moi ce sont des « jaunes !!!

    Tu vois je suis très en colère !!!

  2. bien vu Ice, les « syndicats », comment le voir différemment ? engrangent des mauvais points -ben oui qql image (vu à Fox News: ni tendre ni surprenant) à défaut d’adhérents..
    quel dommage !
    ceci dit, et tant pis (!) si « une concurrence ne respectant pas les règles sociales », aussi le ratage de la rentable niche ‘Premium’ par ex. etc..
    Air France, ni n’est dupe, fait face à un personnel pléthorique (audit; même sans !)
    s’il y a une différence entre couler et aller dans le mur, elle n’est pas dense..
    Que faire ?! ..sans ‘sacrifice’ /certes, on peut causer..
    perso, aucune idée
    (Aurore, j’trouve pas ton fb.. y en a tellement ! ni urgence; t’as mon email)

    1. Non je n’ai pas ton mail. donne-moi ton profil
      Mon adresse : aurore-mathe (a) orange.fr
      Je vais te parler de mon syndicat, la CGT L’image que donne mon syndicat c’est celle que les médias veulent bien lui donner.
      En tout cas ce n’est pas la CGT qui signe des accords qui envoient les salariés au casse-pipe et chaque fois qu’il y a eu des acquis remis en cause c’est parce que les syndicats minoritaires signent. Grâce à la CFDT/FO/CFTC j’ai perdu 40% sur le calcul de ma retraite, alors que du temps de de Gaulle, Pompidou c’était le syndicat majoritaire qui signait les accords de branche.
      D’ailleurs de Gaulle ne s’y trompait pas
      Il y a une pétition que fait circuler le SNJ car eux aussi en ont assez d’être muselés

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