France : Du difficile exercice de la Justice… sociale


Comme mon collègue GdC, je suis scandalisé par la condamnation à de la prison ferme de huit syndicalistes de Goodyear. Mais il convient de regarder l’exercice de la justice dans ce domaine.

Revenons au contexte. Goodyear décide de fermer son usine d’Amiens mais il n’y a plus de réelle négociation sur les primes de départ des salariés de la part de la direction proposées depuis 2012. La grève n’y fait rien et ces syndicalistes CGT (syndicat ici majoritaire,  partisan du rapport de force, d’ordinaire) vont prendre en otage le responsable des ressources humaines et le directeur du site. Il n’y aura pas de violence comme pour Air France et ces deux personnes retireront même leur plainte. La prise d’otage dure moins de deux jours et finalement Goodyear daignera ensuite assouplir sa position en 2014. L’action syndicale a donc été efficace…. pourtant c’est bien le gouvernement, médiateur tardif dans cette affaire, qui poursuit les preneurs d’otages via son procureur de la République, .

Goodyear n’était pas dans l’illégalité puisqu’il avait proposé un plan de départ avec des primes jugées trop faibles. Amiens est dans une situation où son bassin d’emploi industriel est faible, ce qui condamnait à terme les salariés de l’usine à un long chômage, notamment les plus anciens ou les moins qualifiés. Les primes ne suffisaient en rien à compenser et c’est donc une condamnation à une  « mort lente » pour des centaines de salariés (1173 personnes sur le site). La violence est donc là, sournoise et implacable, mais pas condamnable par la justice. Les suicides bien réels qui touchent souvent les salariés licenciés ensuite ne sont pas non plus objets de procès.

D’un autre coté, on a le fait de prendre en otage des personnes. Ne pas condamner cela revient à dire Oui à toutes les prises d’otages dans les fermetures d’usines à venir, ou négociations sur des plans de départ. C’est aussi dans ce cadre que le gouvernement a condamné les actions contre le responsable des ressources humaines d’Air France qui ont couté la vie à … une chemise, par peur d’une hémoragie. Pris en dehors du contexte social, l’action est évidemment condamnable. Dans le contexte d’un pays à vif, où la violence des mots rejoint  celle des actes, l’action de la justice est complexe. On ne peut pas prétendre que cette décision met en danger le droit de grève et pourtant, si l’on regarde le passé en France, on remarque que les avancées sociales se sont faites dans la violence, sur des barricades où sont morts des syndicalistes et des salariés. Le contexte de fort chômage facilite la position jusqu’au-boutiste du patronat qui fait du chantage à l’emploi.

Il se trouve que je suis moi même témoin de la violence qui s’installe dans les relations sociales avec des parodies de négociations de la part des RH d’une grande industrie française. Aujourd’hui, il n’y a pas eu violence là où je travaille et la situation a été désamorcée un temps par le départ de la directrice du site. Pourtant, on sent une inquiétude grandir, une haine s’installer vis à vis d’une direction qui semble vivre dans un autre monde et tient un double discours : Communication institutionnelle d’un coté et appel au sacrifice de l’autre. GdC dit « ça va péter » en parlant de la France en général. Et pourtant, chez la majorité, je sens de la résignation. Si cela pète, ce sera l’objet d’une minorité, celle de ces salariés CGT ici, qui payent après avoir obtenus des résultats pour tous leurs collègues. Je ne suis pas souvent solidaire de ce syndicat dont je constate souvent l’aveuglement sur le terrain, mais parfois la force, sans la violence, devient une arme de négociation, lorsqu’elle doit faire face à une autre violence plus silencieuse.

Le problème de fond reste alors l’application de la justice entre la violence sociale d’un patronat des grandes entreprises (pour les PME, la situation est différente) qui devient esclave des dividendes et de l’actionnariat et celle des salariés qui jouent leur vie. Car quand on regarde la valorisation boursière anormalement basse de grandes entreprises par rapport au réel capital industriel, on peut aussi comprendre le cercle vicieux qui s’est installé dans ce pays et plus globalement dans le monde. Comment investir dans l’avenir lorsque l’actionnariat ne le permet plus et que les banques restent frileuses? De même, la justice ne peut pas fermer les yeux d’un coté et condamner de l’autre. Il conviendrait alors d’équilibrer les choses en légiférant sur les plans sociaux et les fermetures de société. Comment juger alors du niveau de telles décisions sinon en les rendant plus difficiles à réaliser. A minima, on peut fixer des règles sur le licenciement dans une entreprise rentable, ou sur une assiette de salaire et de prime minimale. Ce faisant, la France deviendrait aussi encore moins attractive ce qui peut créer une impasse. C’est bien le défi à relever aujourd’hui.

Pourtant, si l’on observe bien la cause racine, elle se trouve sans doute plus derrière le financement de la vie des entreprises,  trop tournées vers un actionnariat. Elle vient souvent d’une taille inadaptée, soit trop petite, soit devenue trop grosse avec le temps. En repensant le tissus économique pour une meilleure adaptation, sans sacrifier les avancées sociales (dont une refonte du financement est nécessaire pourtant pour l’isoler du salaire et l’orienter sur le capital), ce type de décision diminuerait. Ce tissu, c’est par exemple une implication des collectivités, régions, département dans le financement des entreprises, comme cela se fait en Allemagne, mais aussi… en Chine bien que l’enrichissement personnel et la corruption mettent à mal ce modèle semi-privé. La recette miracle n’existe pas mais elle n’est certainement pas dans cette dépendance à la spéculation qui aboutit à traiter l’humain comme une matière première dont on monnaie la « revente ». Quant à la justice, elle ne devrait arriver qu’en dernier ressort.

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3 réflexions sur “France : Du difficile exercice de la Justice… sociale

  1. Bonne année Iceman (je ne sais + si je te l’ai souhaitée).

    Je pense qu’il faut revenir en octobre/novembre 2011 où le candidat Hollande est allé serrer la paluche de ces syndicalistes GOODYEAR en leur promettant que, lui président, il n’y aurait plus de discrimination syndicale, que le dialogue social… toussa toussa.

    Maintenant posons-nous la question suivante ; comment se fait-il que les cadres ayant retiré leur plainte, c’est le Parquet qui prend la relève avec la finalité que nous connaissons ?

    l y a bien là la volonté de Valls/Macron/Hollande (je le mets en dernier parce que ce sont les 2 autres qui tirent les ficelles de la marionnette) de casser toute velléité syndicale !

    Et oui là J’ESPERE que ça va péter

    1. J’en profite pour te souhaiter à mon tour une bonne année
      Quant aux ficelles, le trio s’allie pour éliminer ses adversaires mais ….j’aurai l’occasion de parler plus en détail de Macron prochainement.

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